Publié le 20/06/2022

8 min

J. Godron : « Je propose que l’on réfléchisse à une Métropole à mission »

Jacques Godron, président du Club des entreprises du Grand Paris et de l’Institut des hautes études des métropoles (IHEDEM), co-président du Cercle Colbert, dresse le bilan de la métropole du Grand Paris, qui a su « lancer des réalisations concrètes et se créer une légitimité ». Il formule, à son sujet, des propositions visant à approfondir ses compétences.

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Après un mandat et à l’approche des élections législatives quel bilan et quelles perspectives dressez-vous pour la MGP ?

Si je devais caractériser le bilan de la MGP depuis sa création, je dirais… « surprise » : la métropole du Grand Paris a été une métropole de la surprise ! Née d’un compromis improbable et bancal entre les élus, conçue comme une « usine à gaz sans gaz », personne ne donnait cher d’elle… Et pourtant, malgré ses imperfections congénitales, malgré des oppositions tenaces et des commentaires acides, la Métropole a non seulement survécu mais elle a su lancer des réalisations concrètes et se créer une légitimité. Aux premiers pas timides du départ a succédé rapidement une vraie prise de conscience, au fur et à mesure que la « mayonnaise » prenait. Voilà la surprise. L’adoption du Scot à la quasi-unanimité en janvier en a été un des signes, tout comme la moisson impressionnante de projets IMGP 1, 2 et 3.

Comment expliquez-vous ce résultat ?

Je vois quatre raisons principales. Le caractère métropolitain du Grand Paris, incontestable, est un fait acquis pour tous, même chez les détracteurs de la MGP. Volens nolens, on ne retournera pas en arrière. L’ardeur des premiers pionniers et leur ténacité ont imprimé une vraie dynamique et créé un effet d’entraînement. Du coup, la MGP a pu se doter de sa propre panoplie métropolitaine : statut, gouvernance, locaux, organigramme, compétences, budget, calendrier, Codev. L’habit a fait le moine ! Au fond, le besoin de métropole était bien plus profond que les réticences des sceptiques. Principe de réalité.

Comment qualifiez-vous ce « besoin de métropole » ?

Revenons à la raison d’être des métropoles : si les êtres humains se sont, siècle après siècle, concentrés dans des métropoles, ce n’est pas pour le plaisir des architectes ou des promoteurs. N’en déplaise aux urbanistes, la métropole n’est pas (qu’)une hyperville XXL ! Ce qui explique et justifie la métropole, c’est le besoin vital des entreprises du XXIe siècle (grandes ou petites, digitales ou non) de s’agglomérer les unes au-dessus des autres, alors que les habitants des hypervilles veulent, eux, habiter les uns à côté des autres ! L’horizontal pour les uns, le vertical pour les autres. Pourquoi vouloir s’agglutiner dans des métropoles ? Pour y trouver les « drivers métropolitains » que seules les métropoles offrent à foison : R&D, personnels de service, universités et grandes écoles, aéroports et centres de congrès, QCA et avenues commerçantes, etc. C’est la présence (ou pas) de ces drivers, fonctionnant à 100 %, qui fait qu’on est (ou pas) face à une métropole.

La MGP entre-t-elle dans le cadre de ce « modèle » ?

La loi n’a malheureusement pas doté la MGP des compétences juridiques et des ressources suffisantes qui lui auraient permis de tenir ce rôle ; elle est boiteuse de naissance ! Pire encore, la loi a doublé cette Métropole boiteuse d’un échelon parallèle, les EPT. Mais les privant eux aussi de la complétude intercommunale ! Ce système ubuesque censé couper la poire en deux a appauvri et l’une et les autres, et personne n’en sort gagnant. De deux boiteux, nul n’a jamais fait un sprinter !

Quelles seraient, selon vous, les pistes pour l’avenir de la MGP ? Lui faut-il des compétences nouvelles ?

Plus qu’un élargissement des compétences de la Métropole, c’est un approfondissement qu’il faut engager : des compétences mieux dotées et moins partagées. Regardez l’urbanisme : la mairie décide du permis de construire, l’interco fait le PLUI (plan local d’urbanisme intercommunal), la Métropole fait le Scot (schéma de cohérence territorial) et la Région fait le Sdrif (schéma directeur de la région Ile-de-France) ! Comment voulez-vous que ça marche !? Surtout quand l’ordre chronologique d’articulation des uns aux autres n’est même pas respecté. Alors, avant d’alourdir le sac du boiteux, redonnons-lui d’abord deux jambes. De même qu’on a des « entreprises à mission », je propose qu’on réfléchisse à une « métropole à mission »…

Quelles missions assignez-vous à la métropole du Grand Paris ?

J’en vois deux principales. La première mission de la Métropole, c’est la réparation des dégâts de l’hyperville XXL. Plus grossit l’hyperville XXL qu’est devenue la zone dense autour de Paris, plus elle pose de problèmes : elle salit, dégrade, détruit, fatigue, assourdit, pollue, gaspille, insécurise, cloisonne, relègue, antagonise, assigne. En définitive, l’hyperville appauvrit plus qu’elle n’enrichit. Les « riches » s’en éloignent sans que les « pauvres » puissent s’y loger. Un comble !!!

Il faut donc que quelqu’un s’attache à réparer les dégâts de cette hyperville XXL. La mission est simple : réparer ce que l’hyperville dégrade. Nettoyer le bâti, aérer l’espace public, assainir l’air des écoles, verdir les boulevards, lutter contre les agressions sonores ou les pollutions lumineuses, rafraîchir les ilots, sécuriser les quartiers, veiller au lien intergénérationnel, réinvestir les sites en friche, faire revenir les emplois de service, densifier au-dessus des gares : voilà une superbe mission pour la Métropole. Qu’elle a commencé d’ailleurs à investir.

Verriez-vous une seconde mission ?

La seconde mission de la Métropole, c’est de corriger les inévitables déséquilibres qui la minent de l’intérieur. Dans une métropole, tout déséquilibre « interne » entre territoires se paye au prix fort : pauvreté, exclusion, échec scolaire et social, relégation, communautarisme, etc. créent des tensions énormes et fragilisent l’édifice. A l’inverse, en métropole, l’harmonie crée la richesse, l’apaisement crée le bien vivre et une certaine « équité » apaise les tensions. Equilibrer le Grand Paris, c’est réduire les écarts entre (ses) territoires lorsqu’ils sont injustifiés, c’est donc mettre de l’harmonie et de l’apaisement là où l’assignation plombe l’horizon. Ce travail ne peut être que celui d’une « autorité » englobante, enjambant les frontières internes (et externes) et passant par-dessus les antagonismes naturels des uns et des autres. Seul l’échelon métropole peut tenir ce rôle. C’est la sursidiarité (je dis bien SURsidiarité) qui permet d’opérer ces (ré)équilibrages en toute légitimité.

Qu’est-ce que la sursidiarité… ?

Là où seul l’échelon métropole peut arbitrer et faire accepter des actions d‘équilibrage. Voilà quatre exemples où la Métropole peut jouer en mode sursidiarité. Politique de la ville : nous avons plus de 150 quartiers prioritaires dans le Grand Paris !

Ne croyez-vous pas que seule une vision dépassant communes, EPT et départements puisse hiérarchiser, prioriser, et répartir raisonnablement les aides à ces quartiers ?

Politique de fluidité urbaine pour les transports individuels : qui mieux que la Métropole peut s’occuper de l’intermodalité, des parkings relais, des points nodaux et des hubs, veiller aux articulations règlementaires entre les différentes zones et au sans-couture monétique, instaurer un schéma d’implantation des bornes de recharge, et pourquoi pas des mobilités douces… pour éviter la cacophonie actuelle ?

Politique de logistique urbaine : que ce soit pour le premier ou le dernier km, qui mieux que l’échelon Métropole peut prendre en charge l’harmonisation des règlementations en matière de circulation, stationnement, implantation des sites de regroupement-répartition logistique, pour notamment limiter les ruptures de charge ?

Politique de franchissements : comment vouloir rééquilibrer (et donc désenclaver) dans le Grand Paris sans s’occuper des ponts, passerelles, voies ferrées, téléphériques, raccourcis routiers ou souterrains, franchissements du périphérique ou d’autoroutes qui tous se heurtent aux frontières communales ou intercommunales !? La passerelle CAO-Stade de France sous maîtrise d’ouvrage MGP n’en est-elle pas un excellent symbole ?

Pour assurer ces « missions » (réparation, équilibre, apaisement, harmonie…), estimez-vous qu’il faut donner à la MGP des moyens financiers supplémentaires ?

Il est clair que si la Métropole avait des moyens supplémentaires, elle pourrait d’autant plus peser et investir directement là où le rééquilibrage est nécessaire. Mais les finances locales nous imposant de rester iso prélèvements obligatoires, il faut explorer aussi de nouvelles voies.

Quels moyens, autres que financiers, pourrait actionner la Métropole ?

Il faut remplacer l’argent qu’on n’a pas par l’influence que l’on acquiert. Deux exemples. Le premier, la création d’un droit « métropolitain » qui harmonise. En instaurant la ZFE ou en réglementant la logistique urbaine, la Métropole a usé d’un pouvoir normatif propre à l’échelle de la zone dense. Considérable nouveauté, passée quasiment inaperçue ! Mais ce faisant, la Métropole a de jure mis de l’ordre là où eût régné un désordre plus ou moins sauvage et où des déséquilibres inéquitables auraient fragilisé les territoires. Influence par le droit. Coût : zéro !

Second exemple, le label « Métropole du Grand Paris ». Nous sommes ici en plein dans le soft power. Très vite, dès sa création, le label MGP, apposé sur des projets, des réalisations, des réflexions, leur a donné une visibilité inédite ! Du même coup, la MGP démontrait son existence. Double bingo. L’exemple le plus visible est celui des IMGP 1, 2 et 3. Quelles que soient leurs qualités ou faiblesses intrinsèques, les opérations « remontées » grâce au label MGP ont capté énergies et innovations, notoriété et financements… qu’elles n’auraient jamais eu sans lui. Influence par le label.

Quid de la gouvernance ?

L’institution « Métropole » existe, elle s’est imposée mais elle reste fragile, il faut donc la solidifier. Cette solidification est absolument nécessaire. Mais cela restera insuffisant. A mon sens et dès maintenant la gouvernance du Grand Paris doit être complétée par deux dispositifs supplémentaires. Il faut passer à une phase 2. Avec deux obligations de moyens. Le premier dispositif qu’il faut en plus de la Métropole, c’est un échelon de décision où les sujets d’intérêt métropolitain majeur seraient discutés et confrontés librement. Cet échelon, c’est un « lieu informel » (en fait une instance) où les exécutifs du Grand Paris (et pas uniquement la Métropole) se réuniraient sur la base d’un volontariat assumé, discuteraient entre eux des affaires du Grand Paris et prendraient (ou pas) les décisions qu’ils veulent (ou pas). A la fois état major inter-armes et Codir, chacun – laissant à la porte ses galons et l’arsenal de ses compétences – confronterait, sans témoins autres que les sherpas, ses propres projets à ceux de ses collègues, et repartirait en sachant – simplement – un peu mieux ce qu’il a à faire. Première obligation de moyens.

Il n’y a vraiment rien de révolutionnaire là-dedans ! Si vous réfléchissez, c’est ce que font les G7 et des G20 pour les pays, les conseils de ministres pour l’UE, le C40 pour les grandes villes, les conseils de maires pour les intercos. Mais pour le Grand Paris, qui pèse – excusez du peu – un quart de la richesse nationale, il n’y a rien !!!  Surréaliste non !? Il faut donc un M12 du Grand Paris invitant Etat, Métropole, Région, ville de Paris, les sept départements, la CCIR. Au total 12 « grands chefs à plume » à mettre autour de la table deux fois par an. Délai de mise en place : trois semaines. Budget : zéro euro.

Comment ou par quoi se traduiraient ces décisions ?

Un second dispositif, celui-ci imposé par la loi, pourrait obliger les « grands exécutifs » à se mettre d’accord sur les missions et projets stratégiques de leur choix. Je plaide pour un contrat métropolitain du Grand Paris par lequel les grandes institutions s’accorderont sur le quoi, le quand et le combien des sujets essentiels de leur choix. Pour le qui et le comment, décidons-en au cas par cas, dans le cadre des compétences de chacun. Seconde obligation de moyens. Ensuite… pacta sunt servanda ! (*)

Mais, dans cette Métropole, que deviennent les EPT ?

L’échelon intermédiaire que sont les EPT est précieux, pour ne pas dire indispensable. Projetons-nous à cinq ou dix ans : dans une perspective raisonnable, le Grand Paris sera constitué en 40 arrondissements environ (15 à Paris + 25 en petite et grande couronne). Et le périphérique, « anneau gastrique du Grand Paris », sera globalement « effacé ». Ainsi EPT et « arrondissements » verront leurs statuts converger. Les EPT/arrondissements deviendraient tout naturellement (comme dans la plupart des Métropoles en France et à l’étranger) des circonscriptions déconcentrées de la MGP, dont le rôle serait d’une part d’y décliner (et affiner) localement (top down) les schémas métropolitains élaborés à la grande échelle, d’autre part d’y faire remonter (bottom up), les parties prenantes locales ayant été mobilisées à cet effet, de nouveaux besoins, de nouvelles attentes, de nouveaux projets.

Il pourrait d’ailleurs être conféré aux EPT une compétence déléguée sur les projets métropolitains situés dans leur territoire. Et bien entendu leur laisser la gestion mutualisée d’équipements culturels et sportifs et celle de certains réseaux qu’ils ont déjà en charge. Dans la (future) métropole du Grand Paris chacun peut trouver sa place !

* Les conventions doivent être respectées.

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Jacques Godron. © DR

 

En partenariat avec  https://www.lejournaldugrandparis.fr/wp-content/uploads/2014/07/Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2015-09-23-%C3%A0-12.07.29.png

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